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La Petite Marie

 

 

La route sinueuse et étroite traversait champs et forêts. Au détour d’un virage, pourtant à plusieurs kilomètres d’un village, je savais sans aucun doute qu’on la croiserait. Déjà, je l’apercevais, petite tâche noire, informe et mobile. En se rapprochant, la silhouette tordue devenait humaine, asexuée et âgée, pliée en deux, le dos bossu et voûté à faire mal, marchant d’un pas incroyablement alerte et sans arrêt sur le bord de la route. Cahin-caha, balançant son petit corps recroquevillé vers l’avant, tout près du sol et chargée comme un âne, elle avançait d’un village à l’autre, inépuisable, telle une formidable mécanique fragile et indestructible à la fois, sans penser au retour.

 

On l’appelait la Petite Marie, gentil surnom qu’elle trouvait bien aimable. Elle était vêtue de noir, des pieds à la tête, quelles que soient les  saisons et leurs caprices. Son unique et longue jupe, recouverte de son éternel tablier maculé, couvrait ses jambes minuscules, pour ne laisser deviner que de solides bas de laine et des bottes d’un autre âge. La tête couverte d’un foulard, elle bravait toutes les températures pour sillonner la campagne, chaque fin de journée, en quête de provisions.

 

Qui aurait pu imaginer découvrir sous ce petit fichu noué derrière sa tête, une longue chevelure de jais, sans aucun fil d’argent ?

 

Imperturbable, comme programmée pour cela, elle allait seule vers d’autres villages, avalant les kilomètres vers quelques parentés ou épiciers. Son pas la menait, infatigable, parce qu’elle aimait marcher, mais aussi avouait-elle parfois, « pour ne pas déprimer… »

 

Sa crainte, terrible et secrète, en passant sur la chaussée glissante et parfois verglacée des ponts de l’Aisne, était d’être engloutie par les eaux sombres et sinueuses.

 

Son petit poing dressé était une menace bien impuissante pour l’automobiliste qui, la dépassant trop prestement ou klaxonnant, l’obligeait à mordre trop précipitamment le bas côté, rompant par là même la régularité de son rythme en manquant de la faucher tel un dérisoire brin de paille. La faible lampe de poche, qu’elle brandissait toujours bien tard, n’était qu’une bien pâle indication au détour de la route.

 

La Petite Marie s’arrêtait, posant son panier ou figeant sa lourde brouette. On apercevait alors le visage d’une femme sans âge, à peine redressé, ridé par le temps et buriné par la dureté du climat. Sa bouille ronde, agrémentée d’un nez minuscule, terminé généralement par une petite perle transparente, était souvent ponctuée d’une moue renfrognée. Le salut d’un automobiliste reconnu pouvait toutefois faire naître un sourire édenté. 

 

Parfois un véhicule stoppait. Qui n’avait pas souhaité l’aider en lui proposant de la mener à destination, compassion furtive devant l’évidence, malgré la gêne et  cette odeur irrespirable et tenace de lait caillé qui envahirait assurément  l’habitacle.

 

Combien de propositions avaient été rejetées pendant toutes ces années ?

Il fut un temps : toutes.

La Petite Marie ne voulait pas de leur pitié, elle ne voulait rien de ces gens-là, elle n’avait besoin de rien. Et puis, il y avait toutes ces histoires qu’elles ne pouvaient oublier, ces vieilles rancœurs villageoises, que même le temps n’arrive pas à effacer.

Ses deux petits yeux noirs légèrement bridés vous transperçaient alors.

La proposition, tel un outrage, était systématiquement rejetée d’un petit grognement et d’un surprenant et vif mouvement de bras par dessus son épaule.

Elle repartait alors vers son but, imperturbable et hors du temps, rien ne pouvant modifier son carnet de route.

D’aucuns étaient retournés, décontenancés, s’excusant presque, vers la vie quotidienne et son  indifférence, loin d’imaginer qu’ils lui avaient fait plaisir.

 

Elle poursuivait son chemin, chantonnant ou ressassant les récitations et poèmes de son enfance, définitivement  gravés dans sa mémoire.

Elle aimait, par-dessus tout, ceux qui parlent de la nature, cette amie chérie et bienveillante qui l’entourait et l’accompagnait depuis toujours. Ce quotidien tête à tête lui en avait fait découvrir les moindres secrets. Elle aimait par-dessus tout les oiseaux.

 

J’avais appris que la Petite Marie avait pourtant accepté dernièrement, plusieurs fois, comme vaincue, le siège confortable de ces véhicules modernes et si rapides, pour soulager son dos et réduire ces distances inhumaines. Elle qui détestait tellement la vitesse, fuyant même les secousses des charrettes et du vélo !

Cette faiblesse n’annonçait rien de bon. 

 

Son refus perdurait toujours toutefois envers ceux qu’elle nommait « les voyous », n’acceptant de monter qu’avec les gens de confiance, ceux qu’elle qualifiait de « gens  biens », et qui simplement l’acceptaient telle qu’elle était.

Elle avait même pris l’habitude de se poster certains soirs, toujours à la même heure, devant le feu tricolore de la ville voisine, sans réaliser que le lieu ne s’y prêtait pas.

Elle guettait trop souvent en vain l’automobiliste qui pourrait la ramener à la maison mais qui, devinant trop tardivement sa petite silhouette, était bien souvent contraint de passer son chemin.

 

On ne savait pas grand’chose de la Petite Marie ; elle était connue de tous, on avait pris l’habitude de la croiser, mais en fait, qui la connaissait vraiment ?

On la disait simple d’esprit.

Figure du village depuis toujours, nul ne pouvait dire quand elle était revenue dans le pays de son enfance, il y a sans doute très longtemps avec son mari Julien - «  le petit bonhomme »- qui avait vécu toutes ces années à ses côtés.

 

Ses parents étaient du village et elle était née là. L’école avait accueillie cette petite fille comme les autres jusqu’à ses treize ans

 

Puis les journées avaient défilé, sans lui offrir le moindre répit. Enfant, elle aidait sa mère à livrer les paniers fabriqués par son père bien après la tombée du jour, traversant les bois tard dans la nuit, poussant la lourde charrette à bois. Elle avait, dès le plus jeune âge, appris à marcher des heures durant et gardé cette habitude qui ne devait plus la quitter, accompagnée il fut un temps sur les sombres chemins de son chien Gigolette.

 

Elle partait, en fonction des commandes aléatoires, poussant sa brouette, manoeuvrant sa charrette remplie de petit bois coupés à la serpe de ses mains.

Plus tard, elle était devenue domestique agricole dans les fermes alentours,  s’occupant de la traite des vaches dès la première heure, charriant de l’eau, maniant le fumier, piochant autour des arbres. Courageuse et généreuse, toujours prête à rendre service, les petits travaux de lessive et de jardinage pour les autres furent par la suite son lot quotidien, étirant sans fin ses dures journées de labeur. On dit qu’elle fut la dernière à utiliser le lavoir en contrebas de la Grand’ville, à se casser le dos avec les lourds draps trempés, à se geler les mains.

 

La Petite Marie glanait dans les champs les trèfles pour les lapins. Les pommes de terre aussi, celles qui, trop petites ou trop grosses, abandonnées au sol n’intéressaient personne.

Les champignons, mûres, myrtilles et autres trésors des bois étaient échangés contre une petite pièce toujours bienvenue.

Il fallait aussi nourrir les bêtes : les poules et ses énormes chiens qui, pendant des années, attachés à une chaîne trop courte au poteau de la courette, agressaient les promeneurs, ainsi que son âne, banalement gris, aux braiements insistants.

 

Malgré tout, la Petite Marie était gaie et heureuse. Qui mieux qu’elle savait chanter les chansons et animer les repas de fête contre quelques sous ?

Sa voix, étonnement puissante pour sa petite taille, métamorphosait celle qui paraissait si frêle, pour vous charmer de ses chants d’antan, patriotiques et joyeux.

 

Figure indissociable du village, la vieillesse l’avait pourtant rattrapée doucement, sans que personne n’y prenne garde. Les années étaient passées, comme son voisinage, sans s’arrêter. Ses animaux l’avaient un  à un quittée, sans être remplacés.

La marche, obsessionnelle, avait envahie ses journées. Son corps s’était toujours plus rétréci et tordu.

 

Son repère se trouvait à la sortie du village, tout en haut de la côte si raide sur le flanc de la colline. A l’ultime but des promeneurs ou des enfants à vélo, épuisés par la montée mais heureux d’être enfin arrivés, la masure était là, faite de bric et de broc, face au calvaire du village, au bout du calvaire quotidien de la Petite Marie. Derrière la palissade, rapiécée de bouts de bois et de grillages, quatre murs s’élevaient gris et branlants, portant tant bien que mal un dérisoire toit de tôle ondulée. La cabane, sombre mais propre, à l’unique fenêtre aux vitres fendues, était pour les enfants du village le théâtre d’inquiétantes et mystérieuses histoires d’une sorcière habillée de noir qu’ils se chuchotaient, intrigués par cette femme hors norme, par cette dure vie dont ils ignoraient tout. Les herbes folles et autres fleurs devenues sauvages, avaient depuis longtemps envahies le jardin, recouvrant les objets cassés et rouillés en un triste capharnaüm. Seul le potager était étonnamment luxuriant, contraste d’abondance, de couleurs et de misère, dans ces lieux dégingandés, abandonnés, à l’image de la Petite Marie.

 

J’avais appris par hasard qu’elle avait été conduite à l’hôpital, minuscule et racornie, perdue au milieu des oreillers sur un lit trop grand pour elle.

Puis un jour, elle est repartie…

Qui sait où l’a conduite sa dernière marche ?

 

La route est désormais depuis longtemps tristement vide, mais je me surprends souvent encore à penser à cette femme incroyablement forte et curieusement libre, à ce destin d’une autre époque. Et je continue à apercevoir au détour des virages, tel un doux mirage, sa fragile petite silhouette noire et tordue.

 
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